Le voyage sur l'Indiana

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Parti de Montluel à 5 h ¼
A Lyon-Brotteaux à 7 heures. Long arrêt, on distingue les endroits connus quoique le temps soit très brumeux, on aperçoit Fourvière. Le train part très lentement, même trop quand arrivera t’on ?

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Arrivé à Tain à 10 h 50, nous sommes dans la région sentant le Midi. La végétation est partout très verte, beaucoup de vignes, mais surtout des pêchers, pruniers etc., .. Il fait un temps moins froid que d’où nous venons, le soleil se montre un peu. Nous suivons le cours du Rhône qui n’a pas l’air bien terrible, il chemine parmi de grands bancs de graviers et coupé par de petites îles toutes vertes. A Valence arrivée à 11 h 20, 5 minutes d’arrêt, on descend pour se dégourdir un peu, grand brouhaha sous la gare, préparatifs de déjeuner ; menu : singe, pâté de foie, fromage et le pot de gelée que je vais servir. Le tout bien arrosé car nous avons le petit fût dans notre compartiment. Livron, midi : grosse gare où il y a beaucoup de trafic, pas de vignes, mais des mûriers en quantité tout le long jusqu’à Montélimar où nous arrivons à 12 h 30.

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Ce qui est beau est de voir le Rhône aux flots bleus et de chaque côté des montagnes, les Alpes qui viennent mourir dans la plaine et les montagnes sauvages de l’Ardèche dénudées et laissant à nu le roc blanc. Nous avons traversé la Drôme, très peu d’eau en ce moment, pourtant le lit de gravier est immense  et il doit y avoir de fortes crues. Nous avons vu le Rhône navigable d’où un remorqueur remontait un chaland vers le Nord. Toujours la verte végétation, ce n’est pas l’automne, tout est vert comme au mois de juillet ; Orange 2 h 20. Il fait un temps clair et un beau soleil, le paysage est varié et comme maisons, cela sent le midi ; on voit des oliviers en masse et aussi

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des vignes qui sont défeuillées depuis longtemps ; on en voit qui sont noyées par l’inondation à cause des maladies. Partout dans les champs, le long de la voie des rideaux de pins pour arrêter le mistral. Tous les arbres sont très inclinés par suite de la violence du vent. Nous arrivons à Avignon à 3 h 35 ; très jolie ville et on peut voir en passant le fameux château des Papes à quelques centaines de mètres de la voie ; On s’arrête en dehors de la gare 15 min. ; si ça continue on ne verra rien de Marseille car il sera nuit et nous en sommes encore à 120 Km. De là, à Tarascon où nous passons à 4 h 35, sur le parcours d’Avignon à Tarascon on ne rencontre que champs d’oliviers, puis aussi des masses de rochers s’étendant tout le long

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Arles 5 h. On a une distribution de café par une infirmière de la C.R. - Croix-Rouge. On traverse la Crau qui ressemble au désert, par la suite cela vaut mieux mais cela ne vaut pas la vraie vallée du Rhône. Nous sommes à Miramas à 6 h ¼, arrêt et l’on se remet à table. Il fait nuit et on va dormir jusqu’à Marseille où on arrive à 8 h. Roupillon jusqu’à Toulon où enfin on débarque à 1 h ½. Toujours le même branle-bas d’arrivée, on part pour La Seyne au port militaire d’où je termine cette 1ère lettre, devant nous la mer et les grands paquebots, nous embarquons de suite aussi je termine vite. Nous avons 2 grands bateaux pour le Régiment qui partirons ensemble ce soir. Tout va bien mais voyez sans doute mal de mer tout à l’heure.

Feuillet III - verso

Je pense que tu recevras cette 1ère nouvelle avec plaisir, mais comme j’ai eu le cafard en venant après des jours si heureux être si loin, enfin n’y prenons pas trop car on pleure et il ne faut voir en ce moment que la tâche à accomplir. Comme je vais être heureux de savoir comment tout s’est achevé pour toi. Je n’ai pas eu le temps de terminer ma 1ère page.
Je t’embrasse ma chérie bien tendrement, embrasse aussi bien la maman pour moi
Ton grand qui t’aime davantage
Alexandre

Feuillet sans N° - recto

Le 8 octobre 1915 (10 h du matin)
A bord de « l’Indiana »
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On a beau se représenter par l’image ce que c’est qu’un gros transport, ou un navire de guerre, on reste tout de même bouche-bée quand en est auprès de ces grands bâtiments. Ce matin je n’ai pu te dire combien c’est imposant car il était à peine jour ; c’est vers 5 h que je suis monté avec mon fourbi et mon vélo ; en rade près de nous trois autres grands navires dont La Lorraine qui prend du 372 aussi, la France à 20 m de nous, un des plus grands d’ici ; enfin on s’installe chacun près de sa couchette où l’on peut tenir sur un petit espace, lit étagé à deux. Ce matin grand lavage du bateau pour les matelots, c’est très propre partout. Un des spectacles curieux c’est l’embarquement des chevaux. Quand les pauvres bêtes se voient suspendues dans le vide, tu peux croire qu’elles gigotent. Comme nourriture je te dirais sous peu le goût car nous irons

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bientôt à la soupe, mais il paraît qu’ici la cuisine est très bonne. J’ai vu ce matin un groupe de soutiers indigènes, arabes ou asiatiques ce qui est notre début dans l’élément étranger. Enfin pour terminer je te dirai que notre Régt part le dernier, les deux autres ayant quitté la rade cette nuit. J’ai pu voir en ville de beaux palmiers et d’autres arbres exotiques. Il fait un temps magnifique, même chaud, la nuit n’a pas été fraîche comme avant où nous étions. Il paraît qu’il faut 4 J. environ pour la traversée, quelquefois 3 ½ ou bien 5 suivant l’état de la mer. En ce moment elle est d’huile ce qui fait qu’on aura moins mal au cœur.
Je termine, assis à l’arrière sur le pont, avec devant moi les grands travaux du port, dans le fond la ville de Toulon bien assise au pied de la chaîne de l’Esterel dont les rochers blanchissent très loin. En attendant beau coup d’œil et que d’inconnu encore à voir. Nous partons ce soir très probablement.
Bien des baisers – Alexandre

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Samedi  le 9 oct - 9 h matin
J’ai clos ma lettre hier avant de prendre mon 1er repas sur l’Indiana et je ne puis que féliciter la cuisine qui est très bonne ; nous avions un Bœuf sauce tomate épatant, pommes de terre et ¼ de très bon vin. Après on fume sa cigarette sur le pont en regardant l’embarquement des dernières voitures et quand c’est fini c’est bien plein, il y en a jusque sur le pont. Nous sommes environ 1100, le reste du Régt est à bord de la Lorraine avec une partie du 371ème. Bientôt on voit un va et vient de remorqueurs ou canots à vapeur et à 1 h ½ on apprête au démarrage. A 2 h ½ nous appareillons pour aller, par petites distances un peu au large. Nous attendons après la passe de la Lorraine et vers 4 h nous partons carrément. J’oublie de dire que

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quand nous avons appareillé, la musique a joué à notre bord et sur la Lorraine on nous a répondu aussi. Des saluts nous sont envoyés par des bateaux restant au port et on peut voir du monde partout sur les quais de Toulon. Mais nous voici franchissant la passe et on marche un peu plus vite. La mer est calme et on ne ressent que peu de balancement. Nous croisons un grand transport de la CR qui ramène des blessés des Dardanelles sans doute… La Lorraine est toujours devant nous à quelques 1200 m. Toujours pas de remous, on est vraiment bien, aussi tout le monde est sur le pont. Bientôt c’est l’heure de la soupe qui est prise sur le pont, toujours cuisine excellente et ¼ de vin. On respire le bon air une grande heure après en faisant des pronostics sur tout mais sûrement sur ce que l’on ne connaît pas beaucoup.

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Enfin on va se coucher et tout le monde dort vite, vu les fatigues de la veille et aussi par le léger bercement que l’on ressent ; Ce matin de bonne heure, il m’a semblé que le bruit des flots était plus fort, je monte sur le pont et je vois la mer toujours aussi tranquille quoique le vent plus violent qu’hier, nous marchons plus vite, on file du 25 km à l’heure, devant nous à ce moment la Lorraine à 1800 m et à notre droite les côtes de la Corse à environ 10 à 12 km. On remarque sur les sommets qui ont près de 2000 m d’altitude de la neige. Un moment à notre gauche nous avons vu l’île d’Elbe ; nous sommes passés en vue de Bastia où avec la jumelle on a pu distinguer la ville. Par moment un voilier apparaît sur l’immensité des flots bleus, car l’eau est fortement bleue en Méditerranée et toujours

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en avant, notre fidèle compagnon avec plus avant encore ses éclaireurs. Mais si l’on fait des km on ne s’en aperçoit guère, très peu de balancement à bord, à peine ressent-on la trépidation des machines aussi n’y a-t-il pas de « mal de mer ». A 9 heures je fais la distribution du pain, quand nous n’en aurons plus la boulangerie du bord nous le fournira ; mais au moins si nous pouvions avoir du vin supplémentaire car un ¼ ce n’est pas beaucoup. Seuls quelques habiles ont pu s’en procurer, peut-être ce soir serons nous plus heureux.
La soupe à 10 h ; menu : macaroni en bouillon, bœuf aux pommes, toujours en sauce tomate. C’est très bon ; un peu de fromage de Montluel économies de voyage et le ¼ de vin ; le matin à 7 h il y a le café, bien bon mais pas trop sucré. Et

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nous continuons la route ; il est 11 h ½ et les côtes de la Corse vont bientôt disparaître, après ce sera le pays étranger que nous suivrons, mais pourvu que cela dure, personne ne s’en plaint, au contraire tout le monde est enchanté du voyage. Notre bateau, qui appartient à la marine marchande italienne, va très bien, nous jetons un coup d’œil souvent sur les guetteurs qui sont dans les mâts pour examiner l’horizon. Quand ils signalent un bateau, il nous faut ¼ d’heure pour le distinguer. Je descends faire la sieste, puisqu’on est tranquille. Allons dormir on est si bien dans sa couchette. 4 h - Je n’ai pas pu dormir tranquille car il y a eu un Exercice, mais plutôt un exercice au cas de danger, cela consistait dans l’essayage et la présence sur le pont de tout

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le monde muni des ceintures de sauvetage. Après cette petite sortie on est tranquille sur le pont maintenant ; le vent est toujours franchement debout, néanmoins on marche toujours même allure, devant nous à 600 ou 800 m « La Lorraine », maintenant plus de côtes, c’est la grande Bleue ; tout à l’heure nous avons vu passer un gros cuirassé au loin, c’était un de nos plus beaux, le « Danton » signalé par le poste de T.S.F.. Je m’arrête pour aller au concert fait par notre musique. 5 h ½ - Très joli orchestre et concert réussi, il ne manquait que des dames ! … Après la musique on a pris le repas du soir, c’est assez vite fait, bœuf aux pommes de terre (toujours à la sauce tomate) ¼ de vin très bon, mais c’est un peu limité, j’ai cependant pu en avoir un verre en raccroc tout à l’heure. Maintenant assis sur un tas de cordages, à l’avant, je

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je ne puis que dire, de l’eau, toujours de l’eau avec « La Lorraine » à 400 m de nous environ, rien à signaler. Demain soir nous aurons sûrement en vue les côtes de Sicile. Dimanche matin 6 h – 10 oct. A notre réveil tout à l’heure nous avons constaté que ça remuait davantage. Je monte sur le pont et il m’a semblé devenir ivre. Malgré cela il faut surmonter le vertige sans quoi on est forcé de « tourner » complètement. Je me suis bien lavé et j’ai mangé un bon morceau et suis resté sur le pont. Je vois bien que je ressens les effets du « mal » mais je tiens à rester, du reste il y en a beaucoup avec moi, il est vrai que déjà il y en a qui ont « renvoyé » aux poissons. Devant nous « La Lorraine » à 500 m, près d’elle un contre-torpilleur. Nous marchons à bonne allure. Le temps est très clair, il fait un beau soleil, le vent est moins

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fort, mais la mer est plus agitée que d’habitude. Il est vrai que nous voici dans le parages de l’Adriatique. Midi – Il y a eu quelques distractions ce matin, d’abord un torpilleur est passé à une dizaine de mètres de nous et nous l’avons salué selon l’usage par des hurrahs ; après nous avons vu de nombreux voiliers qui étaient à la pêche, ces légères barques dansaient sur les flots et c’était joli de voir ces oiseaux blancs ; après nous avons traversé des parages où les marsouins nous ont suivi en faisant de grands sauts pour attraper soit les mouettes ou bien les restes qu’on leur jetait. Comme c’est dimanche, il y a eu messe à bord par un abbé de chez nous. Beaucoup de monde avec des morceaux de musique pendant la cérémonie. Maintenant nous

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nous préparons à faire un exercice de sauvetage, tout le monde est pieds nus et nous monterons sur le pont en vitesse pour mettre la ceinture de sauvetage. Nous marchons à plus forte allure qu’hier, la mer est un peu moins houleuse que ce matin quoique toujours très tranquille. Pourvu que cela dure tout ira bien. 6 heures - Nous avons fait ce simulacre de sauvetage assez vite et la vie du bord a recommencé sauf pour quelques uns qui ont eu le mal de mer. 8 h – Vers le soir après la soupe prise assez vite car pour le repas du soir nous avons un seul plat, bœuf aux haricots ou autres légumes, toujours à la sauce tomate, nous avons assisté à un concert improvisé sur l’avant par un groupe de Lyonnais qui nous ont bien fait rire. On s’est couché sans conviction de dormir parce qu’il faisait trop chaud et parce que le vent augmentait un peu le roulis accru encore par l’augmentation de la vitesse.

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Lundi 11 oct - Quelle nuit ! Chaleur torride dans les chambres. Heureusement que je me trouve près d’une cage où l’air arrive, malgré cela j’ai étouffé, néanmoins bonne nuit, pas de malaise. Ce matin levé à 6 h ½, j’ai trouvé la mer toujours aussi calme, pas de vent ou peu. Aussi tous se trouvent mieux que la veille, on est moins lourd ; A 9 h 2ème séance de vaccination anti cholérique, opération sans douleur comme la 1ère. Une bonne mesure aujourd’hui, nous touchons ½ l de vin en plus que nous paie l’officier, ce qui nous fait 1 l. pour la journée. Ce n’est pas trop, avec cette chaleur et on ne peut guère compter sur l’eau du bord qui est plutôt tiède. Nous avons, paraît-il dépassé Malte, nous voguons toujours vers un lieu inconnu, peu importe pourvu qu’on accoste sans mal. Je crois que j’ai échappé au « mal de mer ». Je me trouve tout à fait bien, un appétit terrible, et pas le moindre travail. Mais toujours pas de terre en vue, c’est toujours la grande Bleue.

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Cependant nous finirons bien par en voir la fin. Une chose à voir le soir c’est dans l’écume de l’eau faite par le passage du bateau une foule de petites parties phosphorescentes produites sans doute par des animalcules de l’eau, on dirait de petites ampoules électriques. Quel changement de climat ! depuis deux jours j’ai enlevé le maillot, et maintenant je circule comme la plupart sans veste ; au soleil on grille comme en plein mois d’août et si ça dure on ne pensera pas aux effets d’hiver. 6 heures. Toujours rien en vue, partout l’eau bleue comme celle que les femmes passent leur linge, « La Lorraine » est toujours devant nous et elle est précédée d’un torpilleur qui veille. Il fait encore chaud sur le pont et qu’est ce que ce sera dans les chambres, aussi je vais rester un peu tard là dessus. Mardi 12 oct – 7 h du matin. De bonne heure chacun s’est levé ce matin car par les hublots on apercevait la terre. Aussitôt monté sur le pont, nous voyions à notre gauche

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l’île de Crète qui est très grande, mais qui paraît très montagneuse. Devant nous, il y a bonne escorte : cinq torpilleurs ou contre-torpilleurs donc voyage de sécurité, la mer est très bonne, le vent est plus fort qu’hier et il fait surtout moins chaud, nous voguons cette fois vers le Nord par la mer Egée bientôt ; à un moment nous dépassons un vapeur grec ayant beaucoup de passagers (et passagères) à bord. On se salue et on agite les mouchoirs. Maintenant nous sommes à une douzaine de Km de la côte de l’île, que nous contournons pour remonter ensuite franchement. On distingue très bien à la jumelle tous les villages qui se trouvent sur notre passage : 11 h ½ nous avons légèrement obliqué dans notre route et toujours nous apercevons la côte ; discussion très animée depuis le matin car ce qu’on croyait l’île de Crète se trouve être la Grèce. Le matin nous avons vu un peu à notre droite de la terre.

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Ce qui devait être l’île, nous sommes donc passés entre l’île et la Grèce, maintenant il s’agit de remonter vers le Nord à travers l’archipel. Il paraît qu’on arrivera demain matin, vivement le vieux plancher des vaches. La mer est toujours tranquille, le temps au beau car il fait un soleil magnifique sans toutefois être brûlant comme hier. Il faut croire que nous avons de la veine pour cette traversée, pour donner une idée de la stabilité du bateau : nous avons toujours distribué le vin, les quarts posés sur le plancher du pont en les remplissant sans que le roulis les fasse rouler, c’est donc une vraie chance pour les aspirants au « mal de mer ». 2 h ½ - Toujours beau temps et mer excellente, nous traversons les Cyclades, à gauche ou à droite des îles ; une petite ville toute blanche nous apparaît à droite, perchée dans la montagne qui semble complètement aride. La journée s’achè-

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-ve dans le calme ; on voit de chaque côté la terre et, précédant la Lorraine, 7 à 8 vaisseaux de guerre. Le vent devient de plus en plus fort vers le soir ; malgré cela la mer quoique un peu moutonneuse est toujours tranquille. Vers 7 h on descend pour passer la dernière nuit. Un peu de chahut dans les chambres vu les distributions de vin.
Mercredi 13 octobre 1915 – 7 h du matin. Nous approchons du but, nous devrions être arrivés et encore pas d’accostage. Le temps est couvert mais toujours beau la mer a changé sa couleur, nous voguons dans l’eau un peu verte, nous apercevons des terres surtout à droite. En avant aussi il y en a et il se pourrait bien qu’on ne soit pas loin du but. Tous sont contents de quitter le bateau pour la terre, et pourtant nous avions beaucoup d’avantages là-dessus. Les préparatifs de débarquement se font à bord et nous ne devons pas être loin. 7 h ½ - nous rencontrons des voiliers de pêcheurs, donc nous voici dans des parages habités. 9 heures – Je note mes dernières impressions car nous entrons

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dans le golfe de Salonique. Nous venons de dépasser un cordon de mines barrant l’entrée et maintenant la mer est calme comme sur un lac, devant nous la ville à 6 Km environ, nous avançons lentement mais que c’est beau, une entrée de port immense, la ville paraît très grande. C’est plein de vaisseaux à l’avant. J’arrête car je veux voir ce coup d’œil magnifique. Nous passons devant la ville pour s’amarrer un peu au large. 11 heures – La soupe est mangée et je vais descendre avec les 1ers pour attendre à terre le TR et lui donner la direction. La journée est belle et le coup d’œil inoubliable.
La suite dès que possible
Alexandre
Donner indications aux personnes qui s‘y intéresseraient

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non annoté

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Le 13 octobre 1915, après la soupe du matin nous faisons nos préparatifs de descente, nous partons toute la CHR et d’autres, à bord du remorqueur « Bufle » et un quart d’heure après nous accostons après différentes manœuvres, car l’abord du port de Salonique est très mal organisé. Comme je suis seul du TR, je dois attendre à quai des ordres pour la direction de ceux qui vont débarquer et comme cela durera longtemps j’ai le temps de regarder tout autour de moi. D’abord je dois dire que si ce n’était pas la guerre, je resterai comme une tomate devant tout ce qui se passe alentour mais après 14 mois de campagne on ne s’épate de rien. Cependant le tableau est nouveau pour moi qui ne l’est vu encore qu’en gravures. Des bateaux depuis les plus petits jusqu’aux plus grands sont là, chargés de tout, des remorqueurs puissants accostent chargés de troupes. Un grand transport arrive tout à fait à quai ce qui me montre que là seul peut être les gros vaisseaux accostent, il est chargé de

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troupes, chasseurs d’afrique venant d’Alexandrie. Il lui faut longtemps avant de venir au ras du quai mais cependant il y parvient. Un tout petit espace seulement pour les premiers pas à terre et je me demande comment on fera descendre chevaux et voitures. Mais une Cie de zouaves arrive charger du matériel qui encombre le quai, élargissant un peu l’emplacement. De tous côtés un peu en arrière une foule de porteurs, de négociants sont là, déchargeant ou chargeant des marchandises. Il y a ici un coup d’œil à retenir tant par la variété de gens et de costumes que par les moyens de transport qu’ils emploient. De petits chevaux traînent des charges doubles de chez nous, des bœufs noirs aux longues cornes tordues sont attelés à des chariots bizarres ; les marchandises sont portées à dos d’homme par des porteurs habillés pauvrement dans des costumes à l’orientale, presque tous nu-pieds ou en sandales misérables. Il fait chaud et une petite sortie est nécessaire pour boire un bock et

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faire connaissance avec la ville. Les premiers pas dans la rue vous font voir une foule de flâneurs arrêtés devant n’importe quoi et on est abordé par des camelots qui vous offrent en insistant toutes espèces de choses mais surtout tabac et cigarettes. Quand on passe devant un établissement de vins cela sent une forte et mauvaise odeur de cuisine à l’huile, du reste partout on retrouvera ce goût qui vous infecte. Cependant on est sollicité à toutes ces portes par les « bistrots » qui vous vantent leur bon vin, la bonne bière et on entre enfin chez l’un d’eux. On y vend le poisson grillé ou frit, partout il y a en a on peut demander à boire. La bière n’est pas trop mauvaise mais le vin qu’on prend dans un bidon a un drôle de goût. On retrouvera ce parfum dans presque tous les vins d’origine orientale. En tous cas je ne le trouve pas fameux. On rentre au port après avoir vu l’emplacement où nous caserons momentanément notre suite de voitures et de chevaux. Bientôt il

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faut débarquer chevaux et voitures ce qui n’est pas facile. Un long arrêt se produit et la fin du débarquement ne se fera que vers 11 h. Nouvelle visite en ville pour manger quelque chose. Cette fois on s’aperçoit que non seulement on est estampé mais qu’on perd sur notre argent. Mais il faut y passer et on sort dégoûté déjà de la région ; après il nous faut aller au quai où un remorqueur a amené tout le reste du TR. Ce n’est que vers 3 h que tout est déchargé et il est 4 h quand tout est groupé. Nous quittons la ville endormie au petit jour à travers des rues mal pavées, pleines de trous. Nous nous dirigeons vers le camp distant de 4 à 5 km où nous arrivons vers 5 h ½. Partout on aperçoit des tentes et d’un côté de la route, en face de nous, le camp anglais. Il faut de suite procéder à notre installation. On dresse avec 2 charrettes et de grandes bâches le bureau qui servira de chambre à coucher aussi. Enfin la journée se passe en

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distributions de toutes sortes et le soir vers 6 h tout le monde est couché car il faut rattraper le sommeil de la veille. Le 15 octobre 1915. Une constatation faite dès notre arrivée est la pénurie d’eau. Impossible d‘en trouver à moins de 1200 m et encore faut-il faire queue à certains moments. Nous assistons tout le jour au défilé de l’armée grecque car la mobilisation se poursuit. On remarque la cavalerie ou les T.R avec leurs petits chevaux et beaucoup d’ânes. L’infanterie passe en chantant, mais elle ne laisse pas une grande impression de force, l’allure est nonchalante, pas d’ordre dans la marche et un peu tous les genres d’équipement. Les chasseurs avec leurs sandales à pompon et leur culotte font l’objet de notre curiosité. Les Anglais continuent à amener des approvisionnements de toutes sortes et ils ont déjà des camions-autos très nombreux et emploient aussi beaucoup d’indigènes. La pluie est venue et cela ne sera pas gai si ça continue.
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